Philippe, un espérantiste convaincu !

– Bonjour Philippe pour commencer cet entretien, pourriez-vous, s’il vous plaît, vous présenter à nos lecteurs ?

Mais bien volontiers. Je m’appelle donc Philippe NÉAU, j’habite en Vendée, département 85, et je suis âgé de 67 ans. Cela fait maintenant 48 ans que j’ai perdu la vue suite à un accident de voiture dû au brouillard et au fait que les pare-brises de l’époque partaient en mille éclats.
J’ai me suis très vite rendu compte qu’il fallait que je me recycle puis que j’allais avoir 20 ans et que mon avenir était encore largement devant moi. J’ai donc repris
mes études pour rattraper le niveau bac que je n’avais pas, et continuer avec une formation de kinésithérapeute, d’abord à Paris et enfin à Limoges.
J’ai terminé ce cursus en 1985, et j’ai été embauché aux Sables-d’Olonne où j’ai exercé mon métier de kiné pendant 31 ans avan
t de prendre ma retraite en 2016. Voilà pour ma carrière professionnelle de recyclage, si je peux m’exprimer ainsi, et je réside toujours aux Sables-d’Olonne à une trentaine de kilomètres de la la Roche-sur-Yon, ma ville natale.

– En quelles circonstances êtes vous tombé dans l’informatique ?

Quand on est non-voyant l’informatique offre une porte d’entrée sur le monde, dans la mesure où on a quelque part accès à l’écriture, même si c’est par l’intermédiaire d’un écran lu par une synthèse vocale. Il faut se souvenir qu’avoir accès à l’écrit passait par du Braille avec toutes ses contraintes, et les contenus des livres ne sont souvent plus d’actualité alors que maintenant, grâce à l’informatique et à la synthèse vocale, les aveugles ont accès à une information générale et universelle.
Le Braille est bien sûr toujours d’actualité, surtout dans les associations, mais il faut savoir que cela coûte relativement cher car il faut acheter de pages ou des livres Braille, il faut savoir lire le Braille et c’est quand même plus assez long, bien que les aveugles de naissance soient très agiles dans cet exercice.
J’ai perdu la vue en 1977, et je me suis mis à l’informatique quelques années après, dès que les premières synthèses vocales sur ordinateur ont été disponibles (voir note 1).

– Et comment êtes-vous passé sous Linux ?

Je suis resté sous Windows jusqu’à la version 10, mais quand je me suis rendu compte qu’on y était très surveillé ou « fliqué » comme on dit, je suis revenu dans un premier temps à Windows 8, puis j’ai appris que Linux semblait plus intéressant dans la mesure où il n’y a pas besoin d’anti-virus, et qu’il était plus sécurisé et donc sécurisant pour moi.
Donc il y a maintenant un dizaine d’année que j’ai basculé sur une distribution Debian avec bien entendu Orca comme lecteur d’écran.
Pour un meilleur confort d’écoute j’ai acheté la synthèse vocale Voxin qui me satisfait car elle est plus « humaine » que d’autres voix de synthèse.

– Dans Emmabuntüs nous avons aussi Piper. Qu’en pensez-vous ?

Je l’ai effectivement essayé, mais il faut trouver l’application qui s’y adapte bien comme la lecture d’un livre sur le temps long, car sa vitesse d’exécution est assez lente. Mais je n’ai pas personnellement l’expérience de ce genre de lecture. De fait en ce moment je suis beaucoup sur les réseaux, ou j’ai des PDF que je fais lire rapidement par la synthèse vocale.

– Mais revenons un peu en arrière : comment avez-vous fait la rencontre de Patrick et d’Emmabuntüs ?

En fait cela s’est fait par l’intermédiaire d’une réunion autour de la monnaie libre June et d’un de ses participants qui a ensuite informé Claude [NDLR Président de l’association YOVOTOGO] qu’un aveugle utilisait un ordinateur Linux et nous avons pris contact, puis par la suite nous nous sommes rencontrés à une autre réunion June. D’où ensuite la connexion avec Patrick grâce à Whatsapp, la prise en main d’un ordinateur de récupération sur lequel a été installé Emmabuntüs.

– Maintenant que vos êtes à la retraite, quels sont vos centres d’intérêts ?

Moi aussi je suis un peu mordu d’informatique et parfois même en y étant obligé. Par exemple tout à l’heure j’ai voulu faire un achat sur Internet et cela m’a pris énormément de temps car certains sites marchands ne sont pas très accessibles aux non-voyants. Sans parler des tests Captcha qui sont pour nous parfaitement bloquant s’ils ne sont pas accompagné d’un fichier son. Et même les fichiers sons parlent parfois dans un anglais difficile à saisir et il faut relancer le Captcha en espérant tomber sur une voix française.
Parfois aussi on passe beaucoup de temps à remplir un formulaire pour tout à la fin tomber sur un Captcha rédhibitoire ou une expiration du temps imparti pour une requête. Très frustrant !

– Mais dans ces cas là, y a-t-il des personnes ou une association qui pourrait vous aider ponctuellement ?

Oui il y a bien des associations mais en général elles interviennent dans le cadre d’une formation sur un ou plusieurs jours pour apprendre à maîtriser un nouveau logiciel par exemple, mais elle ne sont pas faites pour du dépannage ponctuel à la personne.
Et puis avec l’expérience acquise au fil des ans on essaye toujours de se dépanner, d’avancer et de découvrir tout seul de nouvelles choses.

– Dans cet esprit vous devez être content de pouvoir tester le nouveau système Emmabuntüs.

Patrick m’a expliqué qu’ Emmabuntüs embarquait beaucoup de logiciels car dans certains pays comme au Togo les liaisons internet sont aléatoires – voire inexistantes – ce qui n’est pas le cas sous nos latitudes. D’ailleurs c’est intéressant aussi d’avoir sur son ordinateur des livres au format ePub ou Daisy et de pouvoir les lire hors ligne.
Il y a des logiciels que j’utilise déjà sur mon ordinateur actuel, comme le client de messagerie Thunderbird et je ne l’ai pas reconfiguré sur Emmabuntüs, car j’ai déjà assez de problèmes pour gérer les doublons et synchroniser mon téléphone portable avec mon ordinateur.

J’ai aussi un informaticien voisin qui, pour un coûte de maintenance très abordable, m’a aidé à faire évoluer la configuration première de mon ordinateur, et permis de découvrir d’autres moyens d’accéder à mon système Debian et maintenant je me débrouille bien.

Cet ordinateur avait été configuré et maintenu à l’origine par l’association Hypra pour laquelle j’avais par ailleurs fait des tests pour détecter les difficultés de navigation sur un site Web pour quelqu’un qui ne voit pas et donc pour qui ce n’est pas intuitif du tout.
Je constate d’ailleurs que sur mon smartphone il est aussi de plus en plus difficile de s’y retrouver. Même en faisant un effort de visualisation mentale des sites, et il faut faire très attention à l’endroit où on va toucher l’écran.
Il est même arrivé une fois où mon écran s’est mis à parler en japonnais. Et je n’arrivais pas à revenir en arrière. Je l’avais fait voir à une personne voyante qui n’y est pas parvenu non plus, puisque l’affichage aussi était en caractères japonnais. Et puis lors d’une autre tentative j’ai reconnu des mots en japonnais et j’ai réussi à retrouver la langue française après quelques moments fort inconfortables.

– Comment arrivez-vous à vous déplacer à l’extérieur. Avez-vous un chien d’aveugle pour vous aider ?

Alors là, faire comme hier un voyage en train à 50 km de chez moi peu s’avérer aussi aléatoire que d’aller à Pékin, à Cuba ou à Yokohama. En effet je n’ai trouvé ni bus ni taxi à la gare d’arrivée, et par pure chance une personne m’a proposé de m’aider et m’a finalement emmener dans sa voiture jusqu’à mon lieu de rendez-vous. Donc il nous faut toujours prendre de grandes marges et être très patient pour être sûr d’arriver à l’heure à nos rendez-vous.

Marcher dans mon quartier pose moins de problèmes dans la mesure où j’y suis depuis longtemps et que j’utilise l’appareil TOM POUCE (voir note 2) qui permet d’anticiper les obstacles et de modifier sa trajectoire en conséquence. Il y a aussi la ville de La Roche-sur-Yon où je me sens à l’aise car j’y ai des repères visuels datant de mes années précédant mon accident. Mais dans une ville étrangère tout devient vite très compliqué.

D’autre part je n’ai jamais voulu avoir de chien, d’abord à cause de mon activité professionnelle car il aurait dû rester couché sous une table pendant plus de sept heures par jour, et en plus mon lieu de travail était juste à côté de chez moi.
Une autre de mes motivations est que je voyage beaucoup à l’étranger et qu’avoir un chien lors de ces longs déplacements n’est pas toujours possible. En fait je pratique la langue Espéranto, et dans ce cadre un congrès international est organisé chaque année et dans une ville différente de la planète. Cette manifestation est maintenant bien huilée puisque le premier congrès mondial d’espéranto date de 1905 en France, et c’est une sorte de petite famille qui se retrouve et il y a beaucoup d’entre-aide chez les espérantistes, ce qui m’a permis de partir loin de chez moi. Mais dans ce contexte un chien n’était pas forcément une bonne option.

– Comment vous est venu ce goût pour l’espéranto ?

J’en avait entendu parlé au collège, autour de la quinzième année, et j’avais trouvé cette idée excellente. Et puis en 1994 j’ai entendu une émission à la radio dans laquelle une personne qui présentait ses arguments en faveur l’espéranto et à la fin de l’émission j’ai appelé la radio et j’ai pu avoir les coordonnées d’un non-voyant qui a été mon professeur pendant 10 leçons, en utilisant le Braille et des cassettes audios, puis j’ai pu continuer tout seul et cette belle aventure s’est prolongée par mes premiers voyages internationaux. J’ai pu ainsi voyager dans 11 pays différents grâce à l’espéranto, et dans chaque congrès il y a une moyenne de 60 pays représentés, en sachant que certaines contrées défavorisées ne peuvent pas toujours envoyer de participants à cause du coût des voyages lointains.

– Est-ce qu’une synthèse vocale parle en espéranto ?

Oui il en existe une sur eSpeak, mais c’est monstrueusement robotique, fatigante et pas agréable du tout. Il y a aussi une dame croate qui avait donné sa voix et que j’avais réussi à obtenir sous Windows, mais mais je n’ai pas réussi à rapatrier sous Linux

– Merci Philippe pour votre temps, et j’espère que nous pourrons continuer à travailler ensemble autour de la distribution Emmabuntüs.

À bientôt ou ĝis baldaŭ en espéranto.

Philippe testant un ordinateur sous Emmabuntüs en mode accessibilité
Philippe testant un ordinateur sous Emmabuntüs en mode accessibilité

Note 1: quelques jalons de la synthèse vocale

En 1961, John Larry Kelly Jr., un physicien de Bell Labs, a utilisé un ordinateur IBM pour synthétiser la parole. Son vocodeur (synthétiseur d’enregistreur vocal) a recréé la chanson Daisy Bell.

En 1984 Apple dévoile le Macintosh avec la synthèse vocale MacinTalk

En 1995 Microsoft intègre la première synthèse vocale TTS dans Windows 95

En 1999, Microsoft a lancé Narrator, une solution de lecteur d’écran désormais incluse dans chaque copie de Microsoft Windows.

Note 2: Tom Pouce est un boîtier électronique amovible développé par la Fondation Visio, une organisation reconnue d’utilité publique, qui transforme une canne blanche traditionnelle en canne blanche électronique. Ce dispositif utilise des faisceaux infrarouges et un laser pour détecter les obstacles, qu’ils soient fixes ou mobiles, à une distance réglable de 1 à 15 mètres devant l’utilisateur, ainsi qu’en hauteur jusqu’à 2,50 mètres. Il anticipe les risques de collision, y compris avec des obstacles situés en hauteur, comme des rideaux de magasin ou des branches, en signalant leur présence par des vibrations transmises à la main de l’utilisateur.